La conjuration des imbéciles

Avant de proposer quelques titres contemporains habités par l’esprit d’Ignatius ou dont la construction est proche du roman de Toole, commençons par le roman lui-même.

La conjuration des imbéciles. Titre Original A Confederacy of Dunces John Kennedy Toole. Le titre est paru en 1980, soit prés de 11ans après sa mort. En France on le trouve chez Robert Laffont dans la collection Pavillons et également en poche chez 10/18, dans la collection domaine étranger.

Une mention particulière pour la traduction de ce titre par Jean-Pierre Carasso qui met en place avec succès la délicate alchimie d’une restitution fluide et respectueuse du ton particulier d’un texte d’une langue dans une autre. Cela dit, il faut tout relativiser, j’ai lu de nombreuses critiques qui soulignaient la traduction calamiteuse du roman. Comme quoi, même en matière de traduction les appréciations sont distinctes el le ressenti subjectif.

Petite digression, il y en aura d’autres, la traduction d’un autre monument de la littérature américaine, The Catcher in the Rye, n’a pas eu le même bonheur de rencontrer un traducteur aussi respectueux du texte. Le traduction française de l’Attrape-cœur est pesante et maladroite, le niveau de langue n’est pas le bon et le rythme originel n’est pas conservé. Bref, pour ceux qui le peuvent, lisez The Catcher in the rye en anglais !

Ignatius Reilly, le Don quichotte moderne de ce roman, est un anachronisme vivant au look improbable : coiffé d’une casquette de chasse verte, gras et pourvu d’une hygiène douteuse, il est vraisemblablement l’un des personnage  les moins attractif de la littérature.

Totalement incapable d’interagir normalement avec les autres, il répand le chaos sur son passage et cristallise autour de ses actions, une cascade de désastres. Colérique et victime d’une boulimie maladive, Ignatius vit encore chez sa maman. Les problèmes financiers s’accumulant, Ignatius est sommé d’aller trouver du travail et de se coltiner avec le monde. La mèche est allumée, s’ensuivent de multiples explosions jusqu’à la fin du livre.

D’où la citation de Jonathan Swift en épigraphe du roman « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. » Ignatius rajoute : « Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. »

Un des grands plaisirs de cette lecture est de cheminer avec ce personnage, egocentrique, érudit, mythomane, névrosé, anachronique et brillant. Les adjectifs pourraient se multiplier  sur de pleines pages pour le qualifier, mais le coup de force de ce titre est de renverser la perception de la normalité. Le contrepoint savoureux et la prouesse de l’auteur est d’amener le lecteur à envisager le fait que tout excentrique et imprévisible que soit Ignatius Reilly, la folie est du côté de tous ses contemporains. Les normes d’une société tout entière, habitée par une vénération de la télévision, de la médiocrité ou de l’hypocrisie sont peut-être complètements ineptes et seul un messie comme Ignatius est à même de s’en rendre compte.

Ainsi, s’il semble évident que le personnage d’Ignatius est borderline et flirte avec une douce folie, cependant, confronté avec une société tout aussi absurde, réactionnaire, raciste, homophobe, nimbée d’une profonde bêtise, la perception s’inverse.

Cette bascule de la normalité est renforcée par l’exubérance de la Nouvelle Orléans et la peinture d’une gallerie de personnages hétéroclites et savoureux.

Rappelons qu’Ignatius Reilly part en  guerre « pour le bon goût, la décence et la géométrie ».

Voici une missive qu’il adresse anonymement à un de ses profs de fac :  « Votre totale ignorance de ce que vous faites profession d’enseigner mérite la peine de mort. Vous ignorez probablement que saint Cassian d’Imola mourut sous les coups de stylet de ses élèves. Sa mort, martyre parfaitement honorable, en a fait le saint patron des enseignants. Implorez-le, stupide engeance, minable joueur de golf, snobinard des courts, lampeur de coquetèles, pseudo-cuistre, car vous avez effectivement grand besoin d’un patronage céleste. Vos jours sont comptés mais vous ne mourrez pas en martyr, car vous ne défendez nulle sainte cause –vous mourrez comme le fieffé imbécile, l’âne bâté que vous êtes.»

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